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 Dans le roman, les Lagrangiens constituent une sorte d’utopie technologique : une population relativement homogène, hautement éduquée et isolée des aléas du reste de l’humanité. Ils possèdent tous un « transpond », un implant neural qui leur sert d’interface informatique, mais auquel ils ont ajouté une fonction particulière : l’interdiction de proférer, ou même de penser, le moindre mensonge. Cette scène coupée, située peu de temps après l’installation des Trévise, expliquait l’origine des transponds.



 

François se renversa dans son siège et plissa les yeux. L’éclairage était un peu trop bleuté à son goût, mais avec une température idéale pour bronzer. Il pointa un doigt vers le haut :

— Je suppose qu’il y a ce qu’il faut comme UV ?

Théodoros acquiesça :

— Assez pour conserver un léger hâle, quoique moins que ce dont vous devez avoir l’habitude chez vous.

— C’est plutôt préférable.

— Mmm. Ah oui, je suppose.

Il afficha une grimace mécontente. François avait noté la désapprobation universelle des Lagrangiens dès qu’il était question du climat terrestre :

— En France, ça va encore, mais il y a beaucoup de territoires où la couche d’ozone est trop dégradée pour permettre de s’exposer sans protection.

— Et personne ne réagit ?

— On construit des bâtiments adaptés, des villes sous dômes. (François haussa les épaules.) Les corporations ne voient pas l’intérêt de faire plus.

— Et j’imagine que chacun préfère travailler pour gagner le droit à un logement climatisé plutôt que de chercher à résoudre le problème à sa source, compléta Théodoros. Pourtant, la technologie existe. Bah !

— Théodoros, dit Nicole, vous savez bien comment ces choses se décident. Il faudrait un effort significatif qui ne donnerait pas de résultats avant au moins cinquante ans. Dans ces conditions…

— Oui, oui, je sais. Dans ces conditions, cela n’intéresse personne parmi ceux qui ont les moyens d’agir. Je radote. Mmm, et ce sont même des arguments que j’ai démontrés dans mes cours. Vous avez parfaitement raison.

Il y eut un silence gêné. Théodoros fixait un point au loin en fronçant les sourcils. François chercha un autre sujet de discussion :

— Je vois que Dinah traîne encore avec Richard.

Le Lagrangien afficha un léger sourire avant de tourner la tête :

— Mmm, oui. Il fait un peu ce qu’il veut, vous savez.

— C’est vraiment une construction remarquable. Non seulement mécaniquement, mais intellectuellement aussi. Enfin, je ne sais pas si c’est le terme exact.

— Oh, tout à fait. Son concepteur est un vieil ami. Cela fait de nombreuses années que nous discutons de ces choses. Il y a quelques IA ici, l’une d’elles participe même aux délibérations du Conseil Exécutif d’Eloane, mais elles demandent toutes des ressources importantes. Mmm, Dinah fait partie d’une série expérimentale de prototypes autonomes.

— J’aurais cru qu’il y en aurait plus comme lui. Finalement, les robots que l’on aperçoit ici et là paraissent beaucoup plus simples.

— Eh bien en fait, les Lagrangiens n’aiment pas tellement les machines pensantes. Je suis un cas un peu particulier à cet égard.

— Mais vous avez tous des implants, dit Nicole en indiquant son transpond. Ce n’est pas comme si vous étiez technophobes.

— Ah mais, ce n’est pas pareil. Mmm, les transponds sont essentiellement des extensions des sens humains. Vous connaissez leur principe ?

— Oui, opina-t-elle. J’ai hâte d’en avoir un moi-même, d’ailleurs. L’idée de pouvoir se connecter directement aux banques de données… c’est presque un fantasme d’informaticien.

François renifla avec dédain. Il avait d’autres idées sur l’utilisation d’un moyen de communication subvocale.

— Toi, ça va, dit Nicole. Je sais à quoi tu penses.

Théodoros sourit d’un air amusé :

— Et bien justement, votre mari a mis le doigt dessus. L’idée derrière ces appareils est essentiellement d’enrichir les relations entre les individus et même de les modifier.

— Justement, je voulais vous en parler. Comment toute une société a-t-elle pu accepter de communiquer en permanence sous le contrôle de détecteurs de mensonges ?

— Ils ne vous l’ont pas raconté ? C’est vrai qu’il y a beaucoup d’informations à faire passer. Mmm, eh bien si vous n’êtes pas fatigué d’écouter des professeurs…

— Allez-y, Théodoros, dit-elle en riant. Vous en mourez d’envie.

— C’est vrai, admit-il avec un clin d’œil qui réordonna les rides de son visage. Cela remonte aux premiers temps de la colonisation d’Eloane, une période très difficile. Il y avait tous les problèmes liés à l’apesanteur, plus les radiations. À cette époque, les protections n’étaient pas aussi efficaces que maintenant. Beaucoup de couples ont voulu avoir des enfants très vite et cela se passait souvent mal. Le taux de mortalité était effarant.

— Ce devait être horrible, frissonna Nicole. Horrible.

— Oui. Tous ces gens étaient très motivés. Ils n’ont certainement pas réalisé au départ à quel point cela allait être dur. Heureusement, Mayer était un chef remarquable qui avait rassemblé une équipe extraordinaire.

Il leur expliqua que l’ancêtre du transpond était tout simplement un capteur biomédical, avec un affichage lumineux et une liaison radio.

— Ah, d’accord. C’était pour suivre la santé des uns et des autres. Les plus jeunes en particulier, j’imagine ?

— Des adultes aussi. Seule une minorité n’avait pas de problèmes médicaux exigeant une surveillance régulière. Cependant, par précaution et aussi par solidarité, tout le monde a été traité de la même manière. Les appareils se portaient sur l’épaule, pour être bien visibles. Ce n’est pas facile de juger de l’expression de quelqu’un dans une combinaison spatiale. Il y avait aussi des relais dans les équipements de communication.

François pouvait facilement en voir l’intérêt.

Les capteurs devaient mesurer le rythme cardiaque, les variations dans la tension sanguine. Ils ont dû rajouter de plus en plus de mesures…

— Ils ont pris l’habitude de s’en servir ! s’exclama-t-il.

— Exactement. À chaque fois qu’ils avaient quelque chose à se dire, ou même simplement lorsqu’ils étaient en contact, ces premiers Lagrangiens pouvaient évaluer leur état physiologique. Avec l’habitude, c’était comme de lire sur le visage de quelqu’un qu’on connaît parfaitement.

— Et ça a continué, dit Nicole. Même lorsque ce n’était plus indispensable.

— Il y a eu des adaptations, mais effectivement, nous avons voulu aller au bout de cette logique, pour construire une société différente.

— Les Spatieux n’utilisent pas de transpond ?

— Non. Quelques-uns ont des implants classiques, mais sans nos petites améliorations.

— Mais quel est le rapport avec des robots comme Dinah ?

À leur surprise, Théodoros eut l’air presque embarrassé :

— Ah, hum… Dinah et les autres comme lui sont essentiellement des compagnons. Des robots de compagnie, si vous voulez. Par exemple, je trouve la personnalité de Dinah très rafraîchissante. Oui c’est cela et, mmm, différente de celle de mes compatriotes. (Il fit un geste vague pour désigner le reste du Cylindre.) Beaucoup de Lagrangiens dédaignent les relations avec les IA. La mode est plutôt de chercher à étendre une forme de partage mental entre individus. Vous ne le savez peut-être pas, mais il y a eu d’autres tentatives similaires dans l’histoire humaine. Des sectes et ce genre de choses.

— Oui, mais ici vous avez la technologie pour le réaliser. Vous savez qu’on appelle Eloane ’la ruche’, sur Terre ?

Théodoros afficha un sourire indulgent :

— Et on nous traite aussi de termites. Oui, je sais. Comme je vous le dis, ces gens n’ont pas tout à fait tort.

— Ça ne va quand même pas jusqu’à ce point ?

— Non, non. Je ne voudrais pas vous inquiéter. Même si nous sommes quelques-uns à craindre cette tendance à la fusion dans une conscience globale. (Il afficha une expression espiègle et se pencha en avant.) Je vais vous faire un aveu. Je trouve beaucoup de mes concitoyens assez ennuyeux et un peu trop centrés sur eux-mêmes.

François souriait. Il trouvait le vieux Lagrangien très sympathique, l’image même du grand-père indigne avec ses rides et son crâne rasé.

— Mais ils ne sont pas tous comme ça ? demanda Nicole.

— Non. Aucune société n’est homogène, néanmoins vous verrez par vous même qu’il y a une sorte de noyau dur. Mmm, surtout dans les familles qui sont là depuis plusieurs générations.

— Il devrait peut-être y avoir plus d’immigration.

François pensa à la jeune femme officier qui les avait interrogés. Théodoros afficha une expression concernée :

― À ce propos, je voulais vous demander. Tout est en ordre, désormais en ce qui vous concerne ?

Les deux Trévise échangèrent un regard. Ni le lieutenant Savitskaya ni personne d’autre ne leur avait rien demandé depuis la "coopération" de Nicole pour accéder aux serveurs de Domelta.

― Oui, dit-elle. Je pense que cette histoire est réglée.

Elle hésita à en dire plus, avant de décider que Théodoros n’avait pas besoin de connaître les détails. Son souhait le plus cher était de ne plus jamais entendre parler de la Terre et de son ancien employeur.